Deuil
Mais qui peut savoir vraiment la densité d'une moitié de cet autre qui, pour n'être qu'une part,
prend pourtant quelquefois la place en totalité ?
Qui peut savoir la surface qu'on lui a autorisée
celle qu'il a conquise et parfois arrachée ?
Qui peut dire par quelle science peu devient tout ?
Qui sait pourquoi ce qui se résorbe envahit le vide même qu'il crée ?
Qui peut juger de la quantité d'emboîtements qui ont été sculptés,
tenons et mortaises de l'immense espoir ?
Qui sait la sueur de cet ouvrage ?
Qui sait dire le vent froid qui siffle sur ces reliefs abandonnés ?
Qui peut croire aussi que le souffle tiède du temps lèchera la plaie ?
La couleur de l'air , aujourd'hui et demain, lira à travers d’infimes variations
la trace, les pas imbriqués et les chemins.
On ne marche jamais seul.
Insomnie
Dès la première minute, elle sut que le sommeil l'ignorerait.
D'abord les pieds froids qui relevaient odieusement la chaleur du reste du corps, le matelas, dur ce soir là.
La lumière avait usé ses yeux mais elle lui manquait à présent.
La journée passée défilait en un immense entrelacs : des instants sans épaisseur, linéaires, dans toutes les directions.
Son dos lançait des pointes vers le lit qui lui répondait méchamment : la position n'était pas bonne. Elle vira. Ses jambes, maintenant brûlantes, exploraient les diagonales du territoire : croisées, répandues, repliées, enroulées dans le drap.
Le poids, c'était bien sûr le poids des couvertures qui était insupportable.
Demain, il faudrait passer prendre de l'essence. Mais la voiture avait callé au feu rouge. La conductrice à côté avait des lunettes noires... Que faire cet été ?... L'année dernière l'avion... Mais l'argent où le trouver ?
L'oreiller trop épais pour être mis sous la nuque, pas assez pour maintenir son cou droit quand elle était sur le côté. Elle tira le drap très haut sur sa tête.
Peut-être le store laissait-il encore passer trop de lumière ?
Comment pouvait-elle respirer avec ce masque sur le visage ? Le tissu lui collait aux narines à chaque inspiration.
Tout dans son cerveau bouillant devenait sombre. C'était une heure où le beau et le doux avaient fui.
Sa peau fourmillait par vagues... fièvres électriques...
Elle se demanda si elle devait faire des exercices de décontraction : ceux qui sortaient son esprit du gouffre et glissaient son corps dans une lente liquéfaction béate.
Non, elle était trop fatiguée pour faire preuve de volonté, trop fatiguée pour trouver les moyens de dormir.
Déshérence
La maison, comme mon corps était tombée en déshérence...
Déshérence. Nom commun. Absence de successeurs. Tomber en déshérence
Utilisé en droit.
Freinage
Deux grandes guirlandes grises décoraient la chaussée par le biais et menaient le regard vers leur extrémité : le talus où l'herbe arrachée et les sillons creusés donnaient l'idée d'un brutal arrêt. C'était pourtant une belle ligne droite, sans obstacle et sans danger et l'on se demandait quelle cigarette tombée, quel téléphone attrapé, quel insecte chassé, quel enfant grondé à l'arrière avait conduit à la sortie de route.
Antoine sortit l'appareil de son étui noir, recula un peu, fit les principaux réglages et photographia la scène. Il s'était garé un peu plus loin, deux roues dans l'herbe et deux sur la chaussée sur cette départementale sans bas côté. Il remonta ensuite dans sa voiture, regarda encore cette trace et démarra finalement.
Sa vie de reporter avait ralenti depuis le départ de Céline. Alors qu'il aurait pu profiter de cette rupture d'attaches pour partir plus et encore plus loin, il avait refusé un premier sujet au Cambodge, puis un autre en Centrafrique et avait constaté l'espacement des propositions. Il faisait donc un peu d'alimentaire et passait son temps libre à sillonner les routes.
Deux jours plus tôt il avait remarqué sur l'autoroute une trace de pneus qui traversait les trois voies jusqu'à la barrière de sécurité, ainsi qu'une plaque de bitume brûlé un peu plus loin.
Il avait tout de suite mis son clignotant, s'était joint sur la bande d'arrêt d'urgence et avait dangereusement reculé jusqu'à la trace. Là, descendu de son véhicule, il avait été frappé par l'odeur un peu âcre de feu de matières pétrolières : essence, goudron, plastique... Il ne distinguait pas les contours de ces différents composants mais les devinait, les yeux fixés sur la cicatrice bulbeuse de la chaussée. Il se déplaçait sur le bord de l'autoroute, ignorant les klaxons des camions qui le trouvaient insensé, mais il ne trouvait pas le bon angle, celui qui lui aurait permis d'avoir l'ensemble de la trace, sans toutefois être trop éloigné. Ce mélange de perspective et de détails qu'il avait toujours privilégié dans ses photos mais n'avait jamais réussi dans sa vie affective.
Céline avait demandé de la perspective, elle n'en avait pas trouvé chez lui.
Il avait envie de traverser l'autoroute, persuadé que l'angle serait meilleur du terre-plein central, mettant pour une fois la conséquence avant la cause, le résultat avant l'événement. Mais en plein après-midi, c'était impossible, suicidaire et il n'en était pas là. Il revint donc le lendemain matin à l'aube, prit une grande respiration et frémissant, tel un joueur de roulette russe, courut de l'autre côté, sauta par dessus la barrière, se demandant comment il reviendrait sans pouvoir prendre de l'élan. La lumière rasante et pâle du petit matin ajoutait à la radicalité du destin dessiné par cette trace. Sortie de route, choc, rebond et incendie.
Lui pensait au rebond, au sien. Qu'allait-il faire de sa vie, de sa vie aux mille routes ?
Il agrippa son boîtier bien fort, de la main gauche, scruta l'horizon à droite de lui, calculant de façon incertaine le temps que mettait une voiture aperçue au loin pour arriver sur lui, franchit la glissière et se jeta vers la bande d'arrêt d'urgence qui ne lui avait jamais paru si hospitalière.
Un refuge, un endroit où s'arrêter, c'était ce qu'il lui fallait.
Il avait maintenant une belle collection de photos : traces de pneus, blessure du flux, du flot.
Celle en S étiré où la pointe de la trace montrait un bouquet de fleurs fanées comme on en dépose là où la mort a pris une jeune vie.
Celle qui se retournait à angle droit et laissait imaginer la panique du contresens.
Celle dont il était vraiment fier : une trace très noire au début et qui s'estompait sur deux très longues lignes si centrales, si parallèles aux bords de la route que l'on aurait dit une calligraphie japonaise aux coups de pinceaux sereins.
Tenant très machinalement son volant, il pensait tantôt à Céline, tantôt à ses clichés, il fallait qu'il trouve une raison d'être. Une femme, une exposition ? Tout était gris, les jours, les routes, les ...
Il ne vit que très tard les feux stop du camion qu'il suivait. Sans réfléchir, il écrasa la pédale de frein.




