A la cinquième tablette de chocolat, elle leva les yeux. Un jeune homme lui souriait de l'autre côté du tapis roulant, plissant le front comme pour prévenir un reproche.
- C'est bon pour la mémoire, dit-il, je prépare des examens.
En faisant passer la suite de ses articles sur le laser, elle répondit:
- Si vous avez une crise de foie, les examens sont ratés d'avance !
C'était le premier client sympathique depuis que Maryse avait pris son service, une heure plus tôt. Elle sortait à 22H et appréhendait le vendredi soir et sa cohue de clients de fin de semaine, les chariots gavés de la nourriture familiale.
Elle appréciait alors les célibataires qui ne cuisinaient pas trop et qui passaient devant elle avec des paquets de biscuits, une bouteille d'alcool et quelques rouleaux de papier hygiénique. Ils remplissaient leurs sacs rapidement, payaient avec une carte bancaire ; cela lui évitait le sourire gêné de la pièce d'identité ouverte sur une photo usée.
Celui-là était donc étudiant et, après ses cinq tablettes de chocolat, il avait regardé avancer une paire de chaussettes grises, un sachet de pommes de terre précuites, une bouteille de jus d'orange, des yaourts nature et un tube de colle. Il avait payé en liquide et s'était éloigné en disant:
- Au revoir et bon courage !
Elle allait en avoir besoin pour affronter la famille avec deux gosses braillards qui avait déjà recouvert le tapis et dont le chariot ne semblait pourtant pas avoir désempli.
Les autres jours, elle aimait bien son métier, même si les horaires était irréguliers. Son jour préféré, c'était le lundi. Il n'y avait que des clients jeunes, seuls ou en couple, sans enfants, plus riches, et qui ne mangeaient ni raviolis, ni cassoulets en boîte. Le vendredi, c'était fou ce qu'elle voyait passer comme cochonneries: des kilos de charcuterie, de boîtes de conserves, de sodas sucrés, de bonbons en sachets entamés ou de viande pour chien.
Après un bonjour commercial aux nouveaux clients, elle lança le défilement des articles devant le scanner qui bipait à contretemps de ceux des autres caisses. Pour tromper l'ennui, elle exerçait ainsi ses talents musicaux.
Les monceaux de marchandises ayant changé de côté, elle tendit encore quelques sacs plastiques que l'homme remplissait sans réflexion, alors que la femme triait, anticipant le rangement. La caissière regarda machinalement par dessus eux et vit un homme assis sur le banc de repos derrière les caisses. Il avait la bouche ouverte et les yeux fermés: il dormait. Elle sursauta, blessée par cette arrogance involontaire; dormir dans ce lieu sonore et agité, alors qu'elle débutait sa plus dure journée de travail !
- Mademoiselle, il faut remplir le chèque ?
Elle détourna avec peine son attention, pour revenir à ses clients qui attendaient mollement sa réponse. Elle encaissa, tandis que l'un des enfants s'exclamait:
- Maman, regarde ! Le monsieur, il dort !
Pas un frémissement ne sembla agiter l'homme. Son sommeil était profond.
Elle qui avait besoin de l'obscurité, du silence, de l'immobilité de son mari, de la certitude que son fils dormait déjà, pour atteindre la moindre somnolence !
Tout en commençant une nouvelle cliente, elle cherchait ce qui pourrait bien réveiller le dormeur dont la présence dans son dos était presque insoutenable. Il était trop tôt pour sonner et demander une pause, elle n'avait pas assez de caisse pour faire partir une cartouche au pneumatique central, la cliente semblait trop bien organisée pour espérer une absence d'étiquette, rien ne lui permettait de faire soudain plus de bruit.
Pensant qu'il était peut-être bercé par la régularité des bips, elle se mit à passer les articles selon un rythme désordonné. Les petits très rapidement, en une sorte de rafale, les gros avec une lenteur asymétrique, transmettant son agacement à travers ce qui finissait par ressembler à un message télégraphique. La cliente devait avoir la sensation que quelque chose ne se passait pas comme d'habitude et elle regardait la caissière entre chaque sac.
Maryse se sentit soudain épaulée par sa voisine de caisse qui se mit à sonner un roller pour une vérification de prix. Elle avait envie d'un litige avec des protagonistes qui élèvent la voix, mais le roller savait par coeur le prix du lot de cassettes au chrome et le client se souvenait que c'était bien ça. L'incident sonore fut bref et le dormeur restait imperturbable.
Plusieurs clients passèrent. Un vieux monsieur la divertit temporairement: il achetait une dizaine de boîtes de nourriture pour chat , un sac de pommes et une petite boîte de thon. Elle s'interrogea vaguement sur son alimentation, mais bien vite dirigea son regard vers l'homme dont la tête s'inclinait doucement. Quand la douleur au cou devenait trop forte, il la redressait sans se réveiller.
Jamais l'espace de sa caisse n'avait été aussi étroit. Elle étouffait dans son rôle de caissière aimable, efficace et attentive. Son uniforme synthétique la gênait dans ses mouvements et les roulettes de sa chaise lui paraissaient aujourd'hui dérisoires. Elle aurait aimé se lever, aller secouer l'homme, lui dire de laisser les gens travailler en paix.
Elle profita de ce qu'une cliente payait en liquide pour se retourner vers l'enfilade de caisses dans son dos :
- Quelqu'un a des pièces de 1euro ?
Tout le monde la regarda.
- Oui, moi, répondit la plus proche de ses collègues d'un ton exagérément doux , pour lui faire comprendre qu'il ne fallait pas crier comme ça.
Une femme se présenta devant elle après avoir fait passer son chariot vidé entre les deux pans de l'antivol. Elle posa son regard sur l'homme qui dormait, Maryse suivit le trajet de ses yeux qui revenaient aux achats et ouvrit la bouche pour lui faire partager son opinion sur la scène, mais elle se souvint de ce qu'on lui avait appris les premiers temps: ne jamais faire de commentaire sur les clients. Elle se contenta de dire:
- Vous pouvez remettre les ananas dans votre chariot madame, j'ai un code spécial promo."
La cliente sourit et termina ses rangements avec des gestes délicats. Elle ne choquait pas les bouteilles, elle ne faisait pas de grands mouvements pour ouvrir les sacs plastique, elle tendait sa carte bleue calmement. Elle ne ressemblait pas aux clients du vendredi soir. Maryse se détendit à sa présence.
La femme poussa son chariot, s'arrêta près du dormeur, lui secoua légèrement le bras. L'homme en se réveillant eut un sursaut, il prit quelques secondes pour observer l'environnement, ses lèvres remuèrent, il lui parlait. Il mit son bras autour de son épaule et ils s'éloignèrent.
