Pluie du Sahel

Publié le par Moon6269

La pluie a éclaté.
Le silence torride a explosé pour laisser place au vacarme.
Les murs qui bavent leur terre se font croire qu'ils respirent.
Le ciel se soulage des mois de poussière.
Le sable gicle sous la mitraille,
il se tapira demain, assagi, désaltéré.

Sur la peau noire, les gouttes roulent,
dévalent, se concentrent et luisent;
c'est une peau habituée à la protection,
qui se refuse l'émotion de l'eau.
rien ne sort, rien ne pénètre.

Le sommeil a disparu du village, pour ne rien perdre de l'humidité.
Le rêve d'eau ne suffit plus.

La pluie a réveillé les odeurs, le sol exhale sa délivrance.
Les éclairs découpent un décor incolore
fait de traits et de pleins désordonnés.
C'est d'abord une case au toit de paille qui a retenu la lumière,
puis un corps fin qui courait sous la peur de l'eau.

Chacun est allongé sous le zinc,
écoutant pleurer les étoiles.


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Petit Paris .1

Publié le par Moon6269

Automne

 

Dans le ciel

Le pont de Grenelle est presque désert, le soleil est froid. Dans le ciel, un immense vol de palmipèdes remonte vers le nord de Paris. Les oiseaux en tête du V se relaient avec souplesse. Ils couvrent la ville d'une douceur naturelle. Je me suis arrêtée pour les regarder.
Un homme arrive en face de moi et sourit. Il a été gagné par ce petit bonheur du matin.

 

Printemps

 

Le ruban

La petite fille court devant sa mère. Le noeud de sa robe se défait. Quand elle a de l'avance, elle met les doigts dans les trous d'une plaque sur le mur et fait des grimaces parce que c'est sale.

 

Hiver

 

De bon matin

Je passe régulièrement devant la vitrine de ce qui doit être une société de service informatique.
Ce matin, il est 8h30, un cadre en bras de chemise serre entre ses dents un crayon et grimace devant son écran.
J'ai la nette sensation que le stress l'a déjà atteint.

 

Eté

 

La voisine aux pigeons

La vieille dame de l'appartement d'à côté est très vieille et très mince. Elle a des cheveux blancs qui donnent un peu de velouté à son visage sévère. Elle descend tous les jours les quatre étages pour aller faire ses courses. Elle entrouvre aussi sa porte et surveille si personne ne monte dans les escaliers avant d'aller aux toilettes sur le palier.

Elle nourrit les pigeons sur le bord de sa fenêtre et attire en même temps des volées de malédictions des habitants de l'immeuble qui affichent un peu partout des photocopies des arrêtés préfectoraux sur l'interdiction de nourrir les animaux sauvages dans Paris. Le papier des photocopies change régulièrement de couleur, pour attirer l'oeil à nouveau peut-être ?
Une dame du cinquième, optimiste, m'a dit :
- Bah, elle a 92 ans, ça ne va plus durer, mais après il y aura sûrement autre chose !

La voisine ne tient aucun compte des menaces, mais elle nettoie au balai-brosse le trottoir maculé devant l'immeuble, juste avant les grandes colères des locataires dégoûtés.
Pourtant, par nos fenêtres mitoyennes, je l'entends protester de sa voix aigrelette contre les pigeons qui envahissent et souillent sa balustrade. Quelques fois même, le bruit du chambranle qui claque précède une vague d'i
nvectives contre les volatiles qu'elle repousse ainsi, ... avant de remettre une soucoupe de graines et une soucoupe d'eau.

pigeon

 

 

 

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Vent de sable

Publié le par Moon6269

L’horizon Est, léché par des langues nuageuses blanches, sonne l’alarme.

La fourmilière grouille. Tout ce qui n’est pas planté, fixé, enraciné est mis à l’abri.

En quelques minutes, comme une vague irrémédiable, la masse de sable s’avance en rougissant. Les poumons se contractent à la pensée de ce flot poussiéreux.

Là-bas, le paysage souffre, qui est déjà englouti.

Les phrases pieuses exorcisent les souvenirs de catastrophes anciennes.

On joue avec la peur en restant le plus longtemps possible dehors.

A quelques mètres de nous, visible, palpable… le vent.

Enfin on se place dans un coin de la maison, protégé par un foulard, tapi dans l’air qui va disparaître.

Tout est fermé, l’obscurité accentue le poids du moment.

Quelques secondes encore les fentes de la porte nous permettent d’espionner l’extérieur. Puis, plus rien…dehors aussi il fait noir…

… Et la poussière arrive, dans les yeux, entre les dents Qui s’entrouvrent à la recherche d’oxygène, dans la poitrine qui s’affole.

On parle pour que les mots soient plus forts que les secondes…

Les enfants crient…

Des lueurs rouges accrochent nos yeux à la porte. C’est le monde du dehors qui saigne sous le vent. Ce sang ? La lumière qui se déchire une place entre les grains de sable.

Le nom de Satan parcourt les lèvres superstitieuses, effacé par une prière furtive.

On ne parle plus. On pense au petit berger dans la brousse, au troupeau qui, agglutiné, n’oppose à la tempête que son échine faible. Pourtant, on n’entendrait pas même une plainte. Toute matière hurle au vent sa résistance.

 

Après, le jour s’impose. Les rais de la porte sont à présent ocres, couleur d’apaisement.

L’effervescence se dissipe, à regret.

On tente d’ouvrir la porte. Dans un sursaut de colère, le vent la repousse violemment, nous jetant au visage une lame de sable.

Les enfants, ivres d’émotion, parviennent à sortir et, suffoquant de leur légèreté, ignorent les cris de leur mère inquiète.

Chacun sort, fait le tour de la maison, de la concession, du quartier, pour faire le bilan.

 

Aujourd’hui encore, le désert s’est approché…

 

 

vent-de-sable

photo : Christine Delpal

 

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Bab Segma

Publié le par Moon6269

L’air s’allège.

Le soleil entraîne avec lui, derrière la colline, son voile de plomb.

Les hirondelles sont gaies.Le palais luit de ses tuiles vertes.Les tombes s’éparpillent vers la Mecque.Le flan arrondi de la ville vit de tous ses bruits.

L’enceinte du cimetière, blanche vers la rue, terre vers l’intérieur, entoure l’espace des morts de sa simplicité.

La végétation, grillée, brûlée, uniquement troublée d’une ou deux fleurs jaunes lance à la terre un espoir de vie.

Les escargots, entre minéral et animal, ponctuent chaque brindille, chaque pierre.

Les fourmis se pressent.Les mouches se posent.

Le luxe est absent, la profondeur de la terre signe de chacun la même fin.

Le vent frôle équitablement les simples tas de terre, les édifices déjà brisés, le ciment peint et les céramiques.

C’est une tombe blanche, encore tremblante de la chaleur enfouie, couchée sans lourdeur parmi tant d’autres.

Son sommeil est sans inquiétude, ici, où il l’a voulu.

Une écriture bleue parle de lui, caractères souples et étrangers, fils qui le retiennent au présent.

Sa mort n’a pas été parquée, ni cultivée.

Le temps de revivre des parcelles de nos étés communs, une voix s’élève…

Un fqih accroupi lancine des versets du Coran. Il se balance en agitant les mains, recueilli. Pourtant sa ferveur a le ton de l’habitude, de ces mots que le sens a déserté pour que n’en reste que la rituelle mélodie.

Ma participation à la prière se limite à mon silence mais cela même semble superflu puisque mon guide continue à me parler. Il est question d’argent. C’est à moi, l’héritière, de glisser dans la main du vieil homme la marque de ma satisfaction. Le mimétisme de ce personnage avec le lieu le rapproche du sol…

J’aimerais confier un message aux sillons de sa peau, antichambre de la terre.

Message pour celui qui n’a pas besoin de mes souvenirs pour être bien mort.

… Mais c’est l’heure de sortir, l’heure de la vie qui frappe, débridée par le crépuscule.

Il me faudra peu de pas pour tant m’éloigner.

Fès


Bab Segma est le cimetière où est enterré mon grand-père.

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Grande surface

Publié le par Moon6269

A la cinquième tablette de chocolat, elle leva les yeux. Un jeune homme lui souriait de l'autre côté du tapis roulant, plissant le front comme pour prévenir un reproche.

      - C'est bon pour la mémoire, dit-il, je prépare des examens.

En faisant passer la suite de ses articles sur le laser, elle répondit:

      - Si vous avez une crise de foie, les examens sont ratés d'avance !

C'était le premier client sympathique depuis que Maryse avait pris son service, une heure plus tôt. Elle sortait à 22H et appréhendait le vendredi soir et sa cohue de clients de fin de semaine, les chariots gavés de la nourriture familiale.

Elle appréciait alors les célibataires qui ne cuisinaient pas trop et qui passaient devant elle avec des paquets de biscuits, une bouteille d'alcool et quelques rouleaux de papier hygiénique. Ils remplissaient leurs sacs rapidement, payaient avec une carte bancaire ; cela lui évitait le sourire gêné de la pièce d'identité ouverte sur une photo usée.

Celui-là était donc étudiant et, après ses cinq tablettes de chocolat, il avait regardé avancer une paire de chaussettes grises, un sachet de pommes de terre précuites, une bouteille de jus d'orange, des yaourts nature et un tube de colle. Il avait payé en liquide et s'était éloigné en disant:

      - Au revoir et bon courage !

Elle allait en avoir besoin pour affronter la famille avec deux gosses braillards qui avait déjà recouvert le tapis et dont le chariot ne semblait pourtant pas avoir désempli.

Les autres jours, elle aimait bien son métier, même si les horaires était irréguliers. Son jour préféré, c'était le lundi. Il n'y avait que des clients jeunes, seuls ou en couple, sans enfants, plus riches, et qui ne mangeaient ni raviolis, ni cassoulets en boîte. Le vendredi, c'était fou ce qu'elle voyait passer comme cochonneries: des kilos de charcuterie, de boîtes de conserves, de sodas sucrés, de bonbons en sachets entamés ou de viande pour chien.

 

Après un bonjour commercial aux nouveaux clients, elle lança le défilement des articles devant le scanner qui bipait à contretemps de ceux des autres caisses. Pour tromper l'ennui, elle exerçait ainsi ses talents musicaux.

Les monceaux de marchandises ayant changé de côté, elle tendit encore quelques sacs plastiques que l'homme remplissait sans réflexion, alors que la femme triait, anticipant le rangement. La caissière regarda machinalement par dessus eux et vit un homme assis sur le banc de repos derrière les caisses. Il avait la bouche ouverte et les yeux fermés: il dormait. Elle sursauta, blessée par cette arrogance involontaire; dormir dans ce lieu sonore et agité, alors qu'elle débutait sa plus dure journée de travail !

      - Mademoiselle, il faut remplir le chèque ?

Elle détourna avec peine son attention, pour revenir à ses clients qui attendaient mollement sa réponse. Elle encaissa, tandis que l'un des enfants s'exclamait:

      - Maman, regarde ! Le monsieur, il dort !

Pas un frémissement ne sembla agiter l'homme. Son sommeil était profond.

Elle qui avait besoin de l'obscurité, du silence, de l'immobilité de son mari, de la certitude que son fils dormait déjà, pour atteindre la moindre somnolence !

Tout en commençant une nouvelle cliente, elle cherchait ce qui pourrait bien réveiller le dormeur dont la présence dans son dos était presque insoutenable.  Il était trop tôt pour sonner et demander une pause, elle n'avait pas assez de caisse pour faire partir une cartouche au pneumatique central, la cliente semblait trop bien organisée pour espérer une absence d'étiquette, rien ne lui permettait de faire soudain plus de bruit.

Pensant qu'il était peut-être bercé par la régularité des bips, elle se mit à passer les articles selon un rythme désordonné. Les petits très rapidement, en une sorte de rafale, les gros avec une lenteur asymétrique, transmettant son agacement à travers ce qui finissait par ressembler à un message télégraphique. La cliente devait avoir la sensation que quelque chose ne se passait pas comme d'habitude et elle regardait la caissière entre chaque sac.

Maryse  se sentit soudain épaulée par sa voisine de caisse qui se mit à sonner un roller pour une vérification de prix. Elle avait envie d'un litige avec des protagonistes qui élèvent la voix, mais le roller savait par coeur le prix du lot de cassettes au chrome et le client se souvenait que c'était bien ça. L'incident sonore fut bref et le dormeur restait imperturbable.

Plusieurs clients passèrent. Un vieux monsieur la divertit temporairement: il achetait une dizaine de boîtes de nourriture pour chat , un sac de pommes et une petite boîte de thon. Elle s'interrogea vaguement sur son alimentation, mais bien vite dirigea son regard vers l'homme dont la tête s'inclinait doucement. Quand la douleur au cou devenait trop forte, il la redressait sans se réveiller.

Jamais l'espace de sa caisse n'avait été aussi étroit. Elle étouffait dans son rôle de caissière aimable, efficace et attentive. Son uniforme synthétique la gênait dans ses mouvements et les roulettes de sa chaise lui paraissaient aujourd'hui dérisoires. Elle aurait aimé se lever, aller secouer l'homme, lui dire de laisser les gens travailler en paix.

Elle profita de ce qu'une cliente payait en liquide pour se retourner vers l'enfilade de caisses dans son dos :

      - Quelqu'un a des pièces de 1euro ?

Tout le monde la regarda.

      - Oui, moi, répondit la plus proche de ses collègues d'un ton exagérément  doux , pour lui faire comprendre qu'il ne fallait pas crier comme ça.

Une femme se présenta devant elle après avoir fait passer son chariot vidé entre les deux pans de l'antivol. Elle posa son regard sur l'homme qui dormait, Maryse suivit le trajet de ses yeux qui revenaient aux achats et ouvrit la bouche pour lui faire partager son opinion sur la scène, mais elle se souvint de ce qu'on  lui avait appris les premiers temps: ne jamais faire de commentaire sur les clients. Elle se contenta de dire:

      - Vous pouvez remettre les ananas dans votre chariot madame, j'ai un code spécial promo."

La cliente sourit et termina ses rangements avec des gestes délicats. Elle ne choquait pas les bouteilles, elle ne faisait pas de grands mouvements pour ouvrir les sacs plastique, elle tendait sa carte bleue calmement. Elle ne ressemblait pas aux clients du vendredi soir. Maryse se détendit à sa présence.

La femme poussa son chariot, s'arrêta près du dormeur, lui secoua légèrement le bras. L'homme en se réveillant eut un sursaut, il prit quelques secondes pour observer l'environnement, ses lèvres remuèrent, il lui parlait. Il mit son bras autour de son épaule et ils s'éloignèrent.
un caddie

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