A louer
Sa clé n'entrait pas dans la serrure. Hervé fut ramené à la réalité par l'échec de son geste machinal. Sa clé n'ouvrait pas la porte de son appartement. Il regarda le trousseau et comprit la méprise: c'était bien un porte-clés vert, mais ça n'était pas le sien. Ces clés-là, il les avait eues en main tout l'après-midi, prêtées par une agence immobilière qui lui avait laissé visiter un appartement seul. Il jeta un regard à sa montre... 18 H... Il redescendit les deux étages rapidement et entra dans le café le plus proche. Il commanda un demi et se précipita sur le point-phone. Après une dizaine de sonneries qui devaient résonner dans un bureau vide de l'agence, il raccrocha, retourna s'asseoir derrière sa bière et soupira.
- Celui-ci ne me convient pas, mais si vous en avez d'autres de la même taille ou dans le même secteur, je veux bien les voir.
- Nous n'avons rien pour l'instant Monsieur, voici votre pièce d'identité, avez-vous les clés ?
Le thé de la secrétaire refroidissait, elle avait accroché le trousseau à un tableau et lui avait souri en le saluant.
Il étudia plusieurs solutions à son problème et sortit du café d'un pas décidé. Il s'arrêta dans une épicerie, en ressortit avec des bougies, une bouteille de bon vin, du fromage ainsi que quelques verres en carton. Il acheta un pain de mie tranché dans la boulangerie voisine puis reprit le métro.
La porte s'ouvrit sans difficulté cette fois et Hervé entra dans un couloir sombre. Il faisait pourtant encore jour et il pouvait se déplacer sans lumière supplémentaire. Une odeur de bois le frappa qu'il n'avait pas remarquée dans l'après-midi.
Les bruits lui semblaient plus nombreux, ceux de ses pas plus notables. Les appartements voisins étaient tous occupés, il eut peur un instant qu'on s'inquiète d'une présence. Il ôta ses chaussures, avança dans le salon, regarda par la fenêtre et vit entrer un jeune homme dans l'immeuble. Il ne put retenir un sourire sur l'incongruité de sa propre présence en ce lieu.
Il chercha l'emplacement propice au pique-nique et opta pour une dernière flaque du soleil couchant. Il souffla vaguement la poussière au sol et étala ses provisions. Il était tôt mais il avait cette faim impatiente des enfants en voyage. Il poussa le bouchon avec son couteau et se servit un verre de Meursault. Il le sentit, en but une gorgée qu'il avala lentement, laissant les arômes envahir son palais. Un générique de télévision très étouffé lui parvint. Il coupa un petit morceau de fromage qu'il déposa sur le pain. Tout lui paraissait somptueux et cette belle fin de journée de printemps était rehaussée par la clandestinité.
Il mangea un peu et, constatant qu'il avait surtout envie de redécouvrir l'appartement, il abandonna ses victuailles et se dirigea vers une chambre. Comme dans nombre de vieux logements de cette ville, les murs étaient partagés en deux par une cimaise. Celle-ci était peinte en blanc, très passé, ainsi que le bas des murs. La partie supérieure, plus haute, était tapissée d'un papier granuleux imitant un crépi rose et blanc. Il devina où s'était trouvé le lit grâce à quelques éraflures basses faites par le bois et à l'écrasement de la moquette grise à l'emplacement des quatre pieds.
Il ouvrit un grand placard mural et regarda les étagères couvertes d'un papier de soie blanc. Elles étaient propres et sa main trouva un petit coquillage coincé entre la dernière planche et la paroi. Il souleva un peu l'étagère et sortit le coquillage. Il avait eu aussi des souvenirs d'été à la mer.
Il s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit délicatement. De vieux stores en bois pendaient à mi-hauteur, plus ouverts à gauche qu'à droite. Cette chambre donnait sur la rue. En face, aucune lumière ne perçait derrière les rideaux tirés. Les commerces du bas de l'immeuble étaient fermés.
Hervé se demanda comment et où il dormirait. Mais était-il pensable de dormir dans ce lieu qui suscitait la vigilance de chacun de ses sens ? Il glissa les doigts et les yeux sur chaque centimètre carré de mur, relevant les trous de punaises, les vieilles chevilles qui avaient supporté de plus gros objets. Cette pièce avait été garnie de cadres, de toiles, de pages découpées... Quelles images avaient retenu l'oeil de ses habitants ? Qui avait dormi dans cette profusion de signes ? Peut-être la secrétaire de l'agence pourrait-elle le renseigner...
Il alla dans la cuisine qui donnait sur l'arrière-cour. La céramique ébréchée de l'évier était grise, mais tout avait été bien nettoyé. Une suspension de papier et de perles avait été abandonnée au plafond, petit objet oriental, sans autre valeur que la mémoire des ombres qu'elle avait dessinées. Hervé actionna machinalement l'interrupteur ; rien ne vint. Il se rendit compte alors que la lumière extérieure ne lui permettrait bientôt plus de se diriger. Il prit les bougies au salon et en plaça une dans chaque pièce, allumée, pour se laisser le choix du déplacement. Il en garda une à la main et continua la visite de la cuisine. Là aussi un grand placard occupait un pan de mur. Une grosse clé retenait les portes. Il l'ouvrit et vit des étagères en sapin, toutescneuves, dégageant encore une forte odeur de scierie. Pourquoi avoir changé les rayons juste avant de quitter l'appartement ? Ses sourcils rapprochés se détendirent en apercevant sur la porte une petite étiquette marquée Maroc comme on les trouve parfois sur les oranges. Il referma les portes sur ce petit voyage.
La deuxième chambre, plus petite, inspectée à la lueur des bougies, ne lui révéla aucun mystère. Les couleurs avaient été claires et les murs moins chargés que ceux de l'autre. Celle-ci semblait avoir moins vécu, sans doute réservée à d'occasionnels passages.
Il s'assit sur la moquette chinée et profita de l'anonymat de la pièce pour ne penser à rien, c'est à dire penser à tout sans qu'aucune pensée ne s'installe. Il traversa des vacances à la montagne, une erreur relevée dans un texte le matin même, la grève des aiguilleurs du ciel, l'ancien appartement à Paris, la douceur des joues de Louise ... et s'arrêta net dans son élan mental en pensant au goût du fromage qu'il avait commencé au salon.
Il y retourna, mangea encore et but deux verres de vin qui l'étourdirent un peu. Dans les zones d'ombre, il n'aurait pas été surpris de découvrir quelqu'un. La rue s'était éloignée, seule restait la douceur insolite du parquet nu. Il s'allongea, fixant son regard aux quelques moulures du plafond qu'il distinguait.
Quand il se réveilla, il était 5H30 du matin, son corps était meurtri à chaque point de contact avec le sol. Le jour était entré dans la pièce, il accusait l'insolence des objets éparpillés.
L'agence n'ouvrirait qu'à 9H , quelle tête aurait-il ? Il replia tout dans le sac plastique, décolla la cire des bougies et glissa dans sa poche le coquillage. Il parcourut rapidement chaque pièce de l'appartement, remit ses chaussures et tira la porte en souriant au trousseau complice.
Il prit la direction de la gare, y trouva un lavabo pour rafraîchir la peau engourdie de son visage. Il acheta les journaux et envahit la petite table d'un café. Les nouvelles étaient aussi irréelles que la nuit qu'il venait de passer.
Il fut le premier à pousser les portes de l'agence à son ouverture au public. La même secrétaire tenait un gobelet à la main, elle s'étonna de le revoir.
-" Mademoiselle, je me suis trompé, je voudrais louer l'appartement d'hier."







