A louer

Publié le par Moon6269

    Sa clé n'entrait pas dans la serrure. Hervé fut ramené à la réalité par l'échec de son geste machinal. Sa clé n'ouvrait pas la porte de son appartement. Il regarda le trousseau et comprit la méprise: c'était bien un porte-clés vert, mais ça n'était pas le sien. Ces clés-là, il les avait eues en main tout l'après-midi, prêtées par une agence immobilière qui lui avait laissé visiter un appartement seul. Il jeta un regard à sa montre... 18 H... Il redescendit les deux étages rapidement et entra dans le café le plus proche. Il commanda un demi et se précipita sur le point-phone. Après une dizaine de sonneries qui devaient résonner dans un bureau vide de l'agence, il raccrocha, retourna s'asseoir derrière sa bière et soupira.

 
    Depuis son arrivée dans cette ville, deux semaines auparavant, il logeait dans l'appartement d'un collègue en déplacement et il cherchait quelque chose à louer. Chaque jour, il essayait de prendre un moment pour lire les petites annonces, appeler les régies ou visiter. Tout était compliqué par le fait qu'il ne connaissait ni la ville, ni aucun de ses habitants. A 14H30, ce jour-là, il était allé chercher les clés d'un F3, 75m2, belle vue, sur la colline. Il avait visité rapidement les murs défraîchis ornés de traces de cadres ou de trous d'étagères; son impression avait été mauvaise sans qu'il eut pu dire pourquoi. Au comptoir de l'agence, il avait dit :

    - Celui-ci ne me convient pas, mais si vous en avez d'autres de la même taille ou dans le même secteur, je veux bien les voir.

    - Nous n'avons rien pour l'instant Monsieur, voici votre pièce d'identité, avez-vous les clés ?

    Le thé de la secrétaire refroidissait, elle avait accroché le trousseau à un tableau et lui avait souri en le saluant.

    Il étudia plusieurs solutions à son problème et sortit du café d'un pas décidé. Il s'arrêta dans une épicerie, en ressortit avec des bougies, une bouteille de bon vin, du fromage ainsi que quelques verres en carton. Il acheta un pain de mie tranché dans la boulangerie voisine puis reprit le métro.

    La porte s'ouvrit sans difficulté cette fois et Hervé entra dans un couloir sombre. Il faisait pourtant encore jour et il pouvait se déplacer sans lumière supplémentaire. Une odeur de bois le frappa qu'il n'avait pas remarquée dans l'après-midi.

    Les bruits lui semblaient plus nombreux, ceux de ses pas plus notables. Les appartements voisins étaient tous occupés, il eut peur un instant qu'on s'inquiète d'une présence. Il ôta ses chaussures, avança dans le salon, regarda par la fenêtre et vit entrer un jeune homme dans l'immeuble. Il ne put retenir un sourire sur l'incongruité de sa propre présence en ce lieu.

    Il chercha l'emplacement propice au pique-nique et opta pour une dernière flaque du soleil couchant. Il souffla vaguement la poussière au sol et étala ses provisions. Il était tôt mais il avait cette faim impatiente des enfants en voyage. Il poussa le bouchon avec son couteau et se servit un verre de Meursault. Il le sentit, en but une gorgée qu'il avala lentement, laissant les arômes envahir son palais. Un générique de télévision très étouffé lui parvint. Il coupa un petit morceau de fromage qu'il déposa sur le pain. Tout lui paraissait somptueux et cette belle fin de journée de printemps était rehaussée par la clandestinité.

    Il mangea un peu et, constatant qu'il avait surtout envie de redécouvrir l'appartement, il abandonna ses victuailles et se dirigea vers une chambre. Comme dans nombre de vieux logements de cette ville, les murs étaient partagés en deux par une cimaise. Celle-ci était peinte en blanc, très passé, ainsi que le bas des murs. La partie supérieure, plus haute, était tapissée d'un papier granuleux imitant un crépi rose et blanc. Il devina où s'était trouvé le lit grâce à quelques éraflures basses faites par le bois et à l'écrasement de la moquette grise à l'emplacement des quatre pieds.

    Il ouvrit un grand placard mural et regarda les étagères couvertes d'un papier de soie blanc. Elles étaient propres et sa main trouva un petit coquillage coincé entre la dernière planche et la paroi. Il souleva un peu l'étagère et sortit le coquillage. Il avait eu aussi des souvenirs d'été à la mer.

    Il s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit délicatement. De vieux stores en bois pendaient à mi-hauteur, plus ouverts à gauche qu'à droite. Cette chambre donnait sur la rue. En face, aucune lumière ne perçait derrière les rideaux tirés. Les commerces du bas de l'immeuble étaient fermés.

    Hervé se demanda comment et où il dormirait. Mais était-il pensable de dormir dans ce lieu qui suscitait la vigilance de chacun de ses sens ? Il glissa les doigts et les yeux sur chaque centimètre carré de mur, relevant les trous de punaises, les vieilles chevilles qui avaient supporté de plus gros objets. Cette pièce avait été garnie de cadres, de toiles, de pages découpées... Quelles images avaient retenu l'oeil de ses habitants ? Qui avait dormi dans cette profusion de signes ? Peut-être la secrétaire de l'agence pourrait-elle le renseigner...

    Il alla dans la cuisine qui donnait sur l'arrière-cour. La céramique ébréchée de l'évier était grise, mais tout avait été bien nettoyé. Une suspension de papier et de perles avait été abandonnée au plafond, petit objet oriental, sans autre valeur que la mémoire des ombres qu'elle avait dessinées. Hervé actionna machinalement l'interrupteur ; rien ne vint. Il se rendit compte alors que la lumière extérieure ne lui permettrait bientôt plus de se diriger. Il prit les bougies au salon et en plaça une dans chaque pièce, allumée, pour se laisser le choix du déplacement. Il en garda une à la main et continua la visite de la cuisine. Là aussi un grand placard occupait un pan de mur. Une grosse clé retenait les portes. Il l'ouvrit et vit des étagères en sapin, toutescneuves, dégageant encore une forte odeur de scierie. Pourquoi avoir changé les rayons juste avant de quitter l'appartement ? Ses sourcils rapprochés se détendirent en apercevant sur la porte une petite étiquette marquée Maroc comme on les trouve parfois sur les oranges. Il referma les portes sur ce petit voyage.

    La deuxième chambre, plus petite, inspectée à la lueur des bougies, ne lui révéla aucun mystère. Les couleurs avaient été claires et les murs moins chargés que ceux de l'autre. Celle-ci semblait avoir moins vécu, sans doute réservée à d'occasionnels passages.

    Il s'assit sur la moquette chinée et profita de l'anonymat de la pièce pour ne penser à rien, c'est à dire penser à tout sans qu'aucune pensée ne s'installe. Il traversa des vacances à la montagne, une erreur relevée dans un texte le matin même, la grève des aiguilleurs du ciel, l'ancien appartement à Paris, la douceur des joues de Louise ... et s'arrêta net dans son élan mental en pensant au goût du fromage qu'il avait commencé au salon.

    Il y retourna, mangea encore et but deux verres de vin qui l'étourdirent un peu. Dans les zones d'ombre, il n'aurait pas été surpris de découvrir quelqu'un. La rue s'était éloignée, seule restait la douceur insolite du parquet nu. Il s'allongea, fixant son regard aux quelques moulures du plafond qu'il distinguait.

    Quand il se réveilla, il était 5H30 du matin, son corps était meurtri à chaque point de contact avec le sol. Le jour était entré dans la pièce, il accusait l'insolence des objets éparpillés.

    L'agence n'ouvrirait qu'à 9H , quelle tête aurait-il ? Il replia tout dans le sac plastique, décolla la cire des bougies et glissa dans sa poche le coquillage. Il parcourut rapidement chaque pièce de l'appartement, remit ses chaussures et tira la porte en souriant au trousseau complice.

    Il prit la direction de la gare, y trouva un lavabo pour rafraîchir la peau engourdie de son visage. Il acheta les journaux et envahit la petite table d'un café. Les nouvelles étaient aussi irréelles que la nuit qu'il venait de passer.

    Il fut le premier à pousser les portes de l'agence à son ouverture au public. La même secrétaire tenait un gobelet à la main, elle s'étonna de le revoir.

    -" Mademoiselle, je me suis trompé, je voudrais louer l'appartement d'hier."

trousseau vert

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Une légère perturbation

Publié le par Moon6269

            Il avait un lit austère dans la petite alcôve, mais un fauteuil moelleux au salon, à égale distance de la radio et de la télévision.

Il s'installait à chacun des horaires qu'il avait relevés sur une feuille, à portée de main sur la table basse, accompagnés des stations ou des chaînes et des noms des présentateurs ou présentatrices.

            Bien sûr, il préférait certains bulletins à d'autres mais il essayait chaque jour d'entendre les plus divers, en jonglant avec les télécommandes.

            "Arrivée d'un front nuageux par le nord-ouest. Une dépression s'installe sur l'Angleterre. On peut prévoir un renforcement des vents qui souffleront en rafales sur les côtes atlantiques..."

            Le temps avait si peu d'importance dans sa vie qu'il en avait fait une obsession. Il ne cultivait rien, ne sortait pas en mer, n'aimait rien de ce qui se faisait en plein air, passait le plus clair de ses journées chez lui, trouvant un rythme - se l'imposant - à travers les bulletins météo.

            Il avait d'abord été étonné de les voir se multiplier, se détacher des informations, devenir un programme en soi. Ils avaient engendré de nouvelles vedettes, les présentateurs avaient changé de ton sans toutefois perdre la dominante de sérieux indispensable à la scientificité du sujet.

            Mais bientôt, il s'aperçut qu'un nombre incalculable de personnes écoutait ou regardait la météo dont le vocabulaire faisait irruption dans les conversations.

            Tous ceux qui n'avaient rien à se dire parlaient du temps; mais c'étaient aussi les premiers mots des conversations à venir. On commençait par cet extérieur partagé, comme pour se rejoindre dans l'impuissance à agir sur le destin. On pouvait ensuite entrer dans la vie de l'autre.

            Lui, ça ne lui servait qu'à exister auprès de la boulangère et du gardien de l'immeuble. Il y avait longtemps qu'il avait cessé de parler vraiment.

            Il aimait les grandes catastrophes naturelles qui tenaient un pays en haleine et faisaient dire à chacun: "on est bien peu de choses" . Les ouragans, les typhons tropicaux, il les aurait aimés plus près de lui, avec quelques morts et des jours d'angoisse, coupé du monde.

            Assis dans son fauteuil, il écoutait la voix sans yeux qui lui disait les brouillards matinaux, les éclaircies et le soleil qui arrivait à s'imposer. Il avait parfois l'impression qu'on parlait de lui et son humeur se calquait aux tendances du jour.

            A la télévision, c'était un peu différent, ce personnage plat qui gesticulait devant une vue de satellite. Certains jours, il coupait le son et souriait de cette involontaire légèreté des images.

            Ce jour-là, il pleuvait beaucoup. Il fallait pourtant qu'il sorte acheter le programme de la semaine. Il la vit devant la porte brillante et massive d'un immeuble ancien. Elle était jeune et pourtant tellement sérieuse. Elle n'avait qu'une veste courte, rien ne la protégeait. Elle ne se serrait pas contre le mur abrité. La pluie coulait le long de ses joues et s'arrêtait dans son col. Elle frémissait à peine quelquefois: une goutte froide avait dû rouler dans son cou.

            Elle était tournée vers la porte, elle attendait quelqu'un, sûrement quelqu'un qui lui était cher pour ne pas sentir la pluie. Pour elle non plus le temps n'avait pas d'importance; elle avait une vie. Elle était victorieuse alors que lui n'était que transparent.

            "Les pluies continueront à tomber sur l'ensemble du pays et ne commenceront à faiblir qu'en début de soirée. La Corse bénéficiera d'un ciel clément avec des températures au-delà des normales saisonnières..."

            Il se souvenait du bulletin du matin et souhaitait qu'effectivement la pluie ne cesse pas et que personne ne sorte de l'immeuble. A quelles intempéries ses sentiments pouvaient-ils résister ?

            Elle semblait capable de laisser l'eau d'un raz de marée monter autour de ses chevilles et de ses cuisses sans même que ses yeux n'en cherchent la provenance. Elle ne regardait pas la porte. Elle était à l'intérieur d'un autre temps que celui du monde, elle battait les secondes d'une certitude de bonheur.           

            Lui était trempé et sentait l'humidité assombrir son regard. Il maudissait cette pluie qu'il aimait tant voir couler sur ses vitres et perler aux feuilles des arbres quand il était assis dans son fauteuil.

            Il glissa son journal gondolé sous son imperméable, tourna le dos à la chaleur de cette femme et se précipita chez lui. Il était 10 H 37, il ouvrit la radio.

            " La météo avec Météo France et René Chaboux.

   Malgré le niveau élevé du baromètre, ce ne sera pas une bonne journée pour le soleil. La couche nuageuse va se scinder en deux le long d'une diagonale Strasbourg-Bordeaux. En conséquence..."

  météo

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Aquarium

Publié le par Moon6269

    Après chaque séance, le rituel reprenait. Elle rentrait chez elle, fermait la porte et posait ses affaires sur la table de la cuisine. Puis elle tirait une chaise près de la commode et se postait en face du bocal. Le poisson rouge faisait mine de ne pas la remarquer, mais il ne tournait plus de la même manière. 

    Elle croisait parfois son regard nacré grossi par la paroi et l'eau. Elle ruminait alors tout ce que son analyste avait tiré d'elle par cette même présence silencieuse. Elle s'était même essayé à parler au poisson qui frémissait peut-être à certains sons, qui faisait un tour rapide propulsé par une ondulation sèche quand elle haussait le ton, et qui continuait sa vie en attendant sa nourriture. Au moins le poisson n'écrivait-il rien et ne toussait-il pas au moment le plus intolérable du silence. 
    Elle percevait parfois le petit claquement de sa bouche avide à la surface de l'eau ou l'infime éclatement d'une bulle. Elle avait un jour frappé du plat de la main sur le plateau de la commode pour le faire sursauter alors qu'il était inattentif. Il avait mis quelques minutes à reprendre son rythme.

    Tandis que le poisson nageait, elle pensait : 
- ... j'ai bien fait de lui dire ça, mais je suis sûre qu'il n'a rien compris. Quelle tête est-ce qu'il a pu faire quand j'ai parlé des anges... c'est vrai que je les sens passer, j'y peux rien... bon les libellules en plus...
    D'ailleurs le poisson et son bocal, c'était cet amant qui l'avait incitée à entreprendre une thérapie qui les lui avait offerts. Il les lui avait apportés dans un vieux carton à chapeau entouré d'une ficelle. Il avait dit: « J'ai pensé à un poisson hier en regardant ta bouche maquillée », et il l'avait aussitôt embrassée.
    Plus tard il était parti mais elle avait gardé le poisson et le psy. Elle changeait l'eau un peu moins souvent. Ca l'amusait un peu de ne plus le voir net dans l'eau trouble, et aussi quand elle pleurait.
Un jour, elle revint de sa séance, le poisson flottait, ventre en l'air, décoloré par endroits. Elle pensa:
- De toute façon, les poissons rouges, ça meurt toujours d'inattention. Elle haussa les épaules et décida d'arrêter son analyse.

 

 

poisson-rouge

 

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Publié le par Moon6269

La nuit, les nuits, insomnies...
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grands espaces, petites étoiles,
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"Je me suis efforcé de décrire le monde, non pas comme il est,
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ce qui évidemment ne le simplifie pas ."

 

Jean Giono
 
 
 
 
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