Criblure
Je venais chercher là la criblure de mon inconscient, tamisée par le silence du thérapeute, que je ramassais du bout des doigts comme on triait autrefois les lentilles.
Criblure. Nom féminin. Mauvaises graines séparées par criblage. Les plus grosses graines qui restent après passage des petites au crible.
(une autre définition en botanique concerne une maladie des feuilles)
Je me souviendrai de tout
Je me souviendrai de la lumière de cette salle vaste qui aurait pu être froide mais que le soleil enchantait.
Je me souviendrai de la peau de mon ventre t'attendant dans une douce et incroyable tension.
Je me souviendrai de cette chemise ridicule, indécente et sans douceur que l'on m'a fait enfiler.
Je me souviendrai de ces femmes qui traversaient l'espace rapidement mais avec de beaux sourires pour surveiller ma situation.
Je me souviendrai de ton père, bien plus inquiet que moi, mais présent, attentif, impatient.
Je me souviendrai des aiguilles qui me piquèrent le bras, le dos pour t'inciter, t'accompagner.
Je me souviendrai de ma moitié gauche endormie et de ma moitié droite souffrante, schizophrénie des terminaisons nerveuses.
Je me souviendrai de l'épouvante empathique de ton grand gaillard de papa à chacune de mes contractions.
Je me souviendrai de sa main, de ses mains qui cherchaient la clé de mon soulagement, de sa voix qui me parlait doucement mais qui questionnait en tremblant un peu l'équipe médicale.
Je me souviendrai des efforts, du souffle court, des souffles longs, de cette agitation autour de moi tout à coup, de cette agitation en moi vraiment.
Je me souviendrai du dernier fou-rire qui m'empêcha de pousser au bon moment mais qui me donna aussi la force de recommencer.
Mais surtout, je me souviendrai de ce moment indicible où l'on te posa sur mon ventre, petit paquet gluant aux cheveux noirs, petit animal respirant et entier, petite vie échappée de ma bulle qui serait définitivement à côté, tout en étant à vie dedans.
Je me souviendrai des larmes paisibles de ton papa à qui l'on te tendit, enveloppé, pour le premier bain pendant que je faisais connaissance avec ma nouvelle vie de femme vide et un peu vidée.
Je me souviendrai de tes petits bruits de bouche et de nez, cherchant ton premier sein, maladroit, aveugle mais intuitif.
Et je me souviendrai enfin notre première conversation, avant toutes les autres, moi te racontant tous mes projets pour toi, tous mes sentiments pour toi, et toi, planté dans mon regard de tes yeux noirs immobiles qui ne clignaient pas, acquiesçant des petites succions de ta toute petite bouche si jolie.
En ce jour de tes 7 ans, mon fils, je me souviendrai de tout et jamais je ne regretterai de t'avoir tant désiré.

texte écrit sur une idée de la "Petite Fabrique d'écriture"
La dame du Vercors
Elle l'avait ressassée son histoire, assise sur sa petite chaise, devant sa porte, à attendre une paire d'oreilles un peu disponible. Sa maison, au bout de la route, dans ce petit village de la montagne, était sur le passage des randonneurs, heureusement pour elle qui disait :
- A partir des beaux jours, ça va ! Mais l'hiver...
On se doutait bien que l'hiver, rien ne venait rompre la solitude du veuvage, cette survie involontaire.
Sa vie n'était habitée que par les mots répétés.
Nous en fîmes l'expérience, nous, amis réunis dans un gîte, qui passâmes chacun notre tour et pûmes raconter la même histoire le soir, l'histoire de Mme P. , de sa vie dans un village du Vercors, des « boches » et de leur malfaisance, du maire qui était venu la voir avant les élections et à qui elle avait bien dit qu'il devait faire quelque chose.
« Notre maison, ils l'ont détruite les « boches » madame, et avec mon mari, on a remonté les pierres de la vallée avec le mulet. Des voyages et des voyages qu'on a faits. Les riches, eux, ils ont eu droit au camion mais nous, juste le dernier voyage qu'il a dit le maire, parce qu'on avait bien travaillé.
Et le jardin et la grange, j'ai été obligée de les vendre pour faire refaire le toit.
Alors l'été, il y a du monde qui passe mais l'hiver, je suis couchée bien tôt après ma soupe. On n'est que des vieux ici et y a la neige l'hiver.
C'est qu'on avait des galoches avant pour aller à l'école. Maintenant moi je marche plus.
Mes enfants, ils voulaient que je descende, mais qu'est-ce que vous voulez que j'aille y faire à la ville ? Moi j'ai ma montagne. »
C'est vrai que c'est le bout du monde ici, et que la route est si étroite qu'il faut parfois reculer au bord du précipice pour laisser passer celui qui vient en face. On baisse involontairement la tête dans la voiture quand on passe sous les petits tunnels creusés dans la roche.
Mais ce printemps humide y a des odeurs douces d'acacias et d'aubépines et la brume qui monte des prés veloute les cardamines et les renoncules en de petits éclats noyés dans la lumière encore avare du soleil.
La solitude, le silence, Madame P., on venait les chercher, nous !

jeu d'écriture sur image
(proposition 41 de Michel)
Ecriture Ludique
Pusillanime
Elle rencontra alors un homme pusillanime, reculant devant l’affront, fermant les yeux devant le doute et gardant son poing dans sa poche au moindre effarement du monde.
Pusillanime. Adjectif. qui manque de courage ou de caractère.

