Freinage
Deux grandes guirlandes grises décoraient la chaussée par le biais et menaient le regard vers leur extrémité : le talus où l'herbe arrachée et les sillons creusés donnaient l'idée d'un brutal arrêt. C'était pourtant une belle ligne droite, sans obstacle et sans danger et l'on se demandait quelle cigarette tombée, quel téléphone attrapé, quel insecte chassé, quel enfant grondé à l'arrière avait conduit à la sortie de route.
Antoine sortit l'appareil de son étui noir, recula un peu, fit les principaux réglages et photographia la scène. Il s'était garé un peu plus loin, deux roues dans l'herbe et deux sur la chaussée sur cette départementale sans bas côté. Il remonta ensuite dans sa voiture, regarda encore cette trace et démarra finalement.
Sa vie de reporter avait ralenti depuis le départ de Céline. Alors qu'il aurait pu profiter de cette rupture d'attaches pour partir plus et encore plus loin, il avait refusé un premier sujet au Cambodge, puis un autre en Centrafrique et avait constaté l'espacement des propositions. Il faisait donc un peu d'alimentaire et passait son temps libre à sillonner les routes.
Deux jours plus tôt il avait remarqué sur l'autoroute une trace de pneus qui traversait les trois voies jusqu'à la barrière de sécurité, ainsi qu'une plaque de bitume brûlé un peu plus loin.
Il avait tout de suite mis son clignotant, s'était joint sur la bande d'arrêt d'urgence et avait dangereusement reculé jusqu'à la trace. Là, descendu de son véhicule, il avait été frappé par l'odeur un peu âcre de feu de matières pétrolières : essence, goudron, plastique... Il ne distinguait pas les contours de ces différents composants mais les devinait, les yeux fixés sur la cicatrice bulbeuse de la chaussée. Il se déplaçait sur le bord de l'autoroute, ignorant les klaxons des camions qui le trouvaient insensé, mais il ne trouvait pas le bon angle, celui qui lui aurait permis d'avoir l'ensemble de la trace, sans toutefois être trop éloigné. Ce mélange de perspective et de détails qu'il avait toujours privilégié dans ses photos mais n'avait jamais réussi dans sa vie affective.
Céline avait demandé de la perspective, elle n'en avait pas trouvé chez lui.
Il avait envie de traverser l'autoroute, persuadé que l'angle serait meilleur du terre-plein central, mettant pour une fois la conséquence avant la cause, le résultat avant l'événement. Mais en plein après-midi, c'était impossible, suicidaire et il n'en était pas là. Il revint donc le lendemain matin à l'aube, prit une grande respiration et frémissant, tel un joueur de roulette russe, courut de l'autre côté, sauta par dessus la barrière, se demandant comment il reviendrait sans pouvoir prendre de l'élan. La lumière rasante et pâle du petit matin ajoutait à la radicalité du destin dessiné par cette trace. Sortie de route, choc, rebond et incendie.
Lui pensait au rebond, au sien. Qu'allait-il faire de sa vie, de sa vie aux mille routes ?
Il agrippa son boîtier bien fort, de la main gauche, scruta l'horizon à droite de lui, calculant de façon incertaine le temps que mettait une voiture aperçue au loin pour arriver sur lui, franchit la glissière et se jeta vers la bande d'arrêt d'urgence qui ne lui avait jamais paru si hospitalière.
Un refuge, un endroit où s'arrêter, c'était ce qu'il lui fallait.
Il avait maintenant une belle collection de photos : traces de pneus, blessure du flux, du flot.
Celle en S étiré où la pointe de la trace montrait un bouquet de fleurs fanées comme on en dépose là où la mort a pris une jeune vie.
Celle qui se retournait à angle droit et laissait imaginer la panique du contresens.
Celle dont il était vraiment fier : une trace très noire au début et qui s'estompait sur deux très longues lignes si centrales, si parallèles aux bords de la route que l'on aurait dit une calligraphie japonaise aux coups de pinceaux sereins.
Tenant très machinalement son volant, il pensait tantôt à Céline, tantôt à ses clichés, il fallait qu'il trouve une raison d'être. Une femme, une exposition ? Tout était gris, les jours, les routes, les ...
Il ne vit que très tard les feux stop du camion qu'il suivait. Sans réfléchir, il écrasa la pédale de frein.
