Eclipse de lune

photo Bernard T.

photo Bernard T.
- « Oui l'érable, celui du square Paul Pic, je t'ai dit quand il n'aura plus de feuilles du tout... »
Amélie se souvenait de ce pacte passé avec Yvan. Tant de jours sans lui ! Tant de feuilles qui avaient d'abord poussé, verdit dans l'exubérance chlorophyllienne du printemps. Une vigueur insolente dans ce désert amoureux.
Yvan et Amélie, après une de leurs nombreuses disputes de la fin d'hiver, avaient décidé de laisser passer quelques temps sans se voir, sans aucun contact téléphonique ou épistolaire. Le vide qui devait leur permettre de tester leurs sentiments de façon radicale.
Attablés à la terrasse chauffée du Régent, où la cigarette était encore autorisée, serrant leur tasse de chocolat chaud dans leurs mains un peu gelées tout de même, ils s'étaient mis d'accord sur la forme de la séparation mais n'avaient pas réussi à fixer un délai.
C'était le lendemain qu'Yvan avait téléphoné (pour la dernière fois) et qu'il avait dit :
- « On doit tenir au moins jusqu'à ce que l'érable du square en face du Régent n'ait plus aucune feuille... »
Ils s'étaient si souvent embrassés sous cet arbre qu'Amélie avait sourit, repensant aux feuilles qu'elle avait mises sur le trottoir devant chez Yvan un matin, pour lui montrer qu'elle était passée. Un joli cœur vert, puzzle difficile de feuilles pointues retournées dans tous les sens. Il l'avait vu immédiatement en poussant la porte de l'allée, avait ramassé toutes les feuilles et les avait fait sécher entre ses dossiers.
Pendant l'été, Amélie s'était résignée au vert qu'elle observait sur la pointe des pieds par la petite fenêtre de sa salle de bain. Elle avait traversé les chaleurs en se disant que cette liberté retrouvée avait du bon, elle était partie avec une amie en vacances oubliant presque l'arbre.
Pourtant depuis septembre, elle regardait chaque jour la progression de l'automne dans le feuillage de l'érable. Une impatience nouvelle frémissait dans son corps et dans son âme.
De son côté Yvan s'était lassé de faire le détour par le square, chemin douloureux dans le manque d'Amélie. Il avait trouvé une solution commode en passant un pacte avec Brice, le serveur blond du Régent. Yvan appelait une fois par semaine et Brice, toujours un sourire dans la voix, lui décrivait l'arbre.
« Là il est d'un vert sombre, un merle est posé sur la branche la plus haute... »
« Aujourd'hui, j'ai vu une feuille avec une trainée jaune autour des nervures... »
« Quelques feuilles virent au rouge... »
Yvan avait cherché sur le net des renseignements sur les érables mais il y en avait tant de variétés, il n'avait même pas reconnu le leur. Et puis rien ne disait quand les feuilles seraient toutes tombées.
Il avait découvert cette belle tradition japonaise appelée « momijigari » c'est-à-dire chasse aux érables. Les Japonais attendaient l'automne pour aller dans les forêts et les parcs admirer les arbres aux couleurs les plus flamboyantes. C'était comme les champignons chez nous, le contemplatif en plus, on ne révélait pas forcément aux autres les meilleurs coins. Il se disait que c'était là et à cette saison précise qu'il emmènerait Amélie en voyage quand ils auraient épuisé cette frustration.
Amélie avait vu s'accumuler les feuilles jaunes et rouges, grignotant progressivement la masse du vert. Elle pensait à ce petit amas de liège qui engorgeait les nervures et empêchait le vert de se propager. Elle savait que l'issue de cette lutte était la rupture du pétiole et la chute de la feuille.
Elle alla un matin ramasser les plus belles feuilles par terre. Elle les retournait, accroupie, sa jupe plongeant sur ses genoux fins, les talons de ses bottes écrasant quelques malheureuses. Un homme assis sur le banc la regardait. Amélie sentait son regard mais n'osait pas se retourner. C'était comme une brulure dans son cou, sur sa peau.
Elle leva les yeux vers les branches pour tenter de compter ce qu'il restait de feuilles à guetter. L'homme était là, près d'elle.
- « Vous allez les faire sécher ? » dit-il avec un très beau sourire.
Amélie rougit, incapable de lui dire la vérité, ni de lui mentir. Elle se releva et partit en lui rendant simplement son sourire.
« Il doit en rester une centaine » disait Brice au téléphone. « Courage, c'est bientôt terminé... »
Mais Amélie retournait au square chaque jour à la même heure et se baissait sous l'érable. L'homme était là aussi. Ils ne se disaient rien mais échangeaient regards et sourires.
Amélie se mit à compter les feuilles, priant pour qu'elles ne tombent pas trop vite.

exercice 67 de la communauté Ecriture ludique
proposé par Michel
et je vous conseille l'original de la chanson de Tété,
La radio était allumée comme toujours - dans la maison, elle berçait, du creux ses flans rebondis de bakélite rouge, de son ronron permanent - et la petite fille brassait dans la grande boite métallique remplie de boutons.
Boite à biscuits qui allait habituellement s'empiler sur l'étagère avec la même remplie de rubans et fermetures éclair, avec la même remplie de bobines de fil et avec la même remplie de petits accessoires de couture.
Son attention était happée par les petits boutons noirs et brillants avec des facettes, elle les prenait un par un dans ses doigts et les faisait luire en les tournant dans tous les sens. Une chanson avait commencé et elle fredonnait doucement les paroles.
Elle la connaissait mais ne l'avait jamais vraiment écoutée dans le détail. « ...la la la la ...un pied jaloux.... » Comment un pied pouvait-il être jaloux ? Et jaloux de quoi ? De l'autre pied ? Alors il allait en douce lui donner un coup en marchant ou sous la table.
Il y avait un rapport avec les filles, avec un joujou dans la chanson et la petite avait bien compris qu'entre filles il y avait des histoires de jalousie et qu'à propos de joujoux également. Mais la plupart du temps, la jalousie, on le sentait dans sa tête, dans son cœur, et, pour elle, parfois dans les mâchoires qu'elle serrait très fort quand son papa prenait sa sœur sur ses genoux... mais pas tellement dans ses pieds.
D'ailleurs la chanson avait plein de paroles étranges qu'elle chantait comme une petite formule magique rituelle.
Soudain, dans la boite, elle aperçut un bouton rouge en forme de deux cerises reliées par une petite queue, elle l'attrapa en poussant les autres qui faisaient un joli bruit de brassage. Il était magnifique !
La chanson continuait sans qu'elle n'y accorde plus aucune attention...
« Moi j'ai un piège à filles, un pied jaloux, un joujou extra qui fait crac boum hue, les filles en tombent à mes genoux..... »
texte écrit pour l'exercice 62 de la communauté Ecriture Ludique
Expressions par Isa -Zabilou
la chanson de Jacques Dutronc "Les play-boys" date de 1966 et dit en fait :
"Moi j'ai un piège à fille, un piège tabou, un joujou extra qui fait crac boum hue,
les filles en tombent à mes genoux"
et pour ceux qui ne connaitraient pas vous pouvez retrouver la chanson ici