Mon lierre
Patiemment, tu avais accroché autour de moi tes milliers de ventouses griffues.
Lianes sur mon tronc, tu ouvrais tes feuilles nourries de ma sève. Tu m'as parasitée, tu me buvais et je t'offrais mon écorce, ouverte de toutes ses fentes. Tu y as insinué toutes tes mains, tous tes membres. J'ai aimé cette aspiration.
Ma substance était ton régal ; ta croissance ma volupté.
Je grandissais pour mieux te nourrir, j'étalais ma surface sous ton emprise.
Mais j'attendais de la fusion de nos cellules un élan fulgurant, une ascension vers le plus haut du ciel, où nos bouches mélées auraient dépassé le règne végétal pour se croire oiseaux.
Que voulais-tu ?
J'aurais pu aimer aussi notre mort commune, len t pourrissement, retour au sol jour après jour, désagrégation de nos fibres unies en une même poussière. Nous aurions engraissé les mêmes insectes, fertilisé les mêmes fleurs.
Un soir d'orage aurait encore pu nous abattre, couchés ensemble sous la foudre, noircis d'un même feu.
Tu n'as pas voulu de destins parallèles, tu as voulu grandir seul, à mes dépents.
Tu avais besoin de moi, tu m'as colonisée : mon existence tout entière pour ta survie.
Déjà je ne respirais plus, recouverte de toi, inanimée sous l'ampleur de ta voracité.
Alors j'ai déplié quelque branche encore vaillante, j'ai arraché en moi, de moi, une à une, tes racines. Mutilation odieuse, condition de mon avenir. Je garderai une feuille morte de toi dans le creux de mon bois pour me défendre d'un regret.
Je gagnerai en liberté ce que je perdrai en épaisseur.
Je ne crains pas ta mort, les arbres sont nombreux qui t'attendent, inconscients.
Ma tête se relèvera, lentement, dès que tes traces sur moi auront été effacées par de nouveaux printemps.
Ton hêtre




