Coquillage

Publié le par Moon6269

Jérésa avançait vers la mer. Elle était un peu fatiguée car, cette année, la maison qu'elle avait louée était à plus d'un kilomètre de la plage et aller voir les marées lui demandait des allers-retours incessants.

Mais elle devait le faire car sa collecte de matériaux apportés par les flux et reflux n'avait pas encore donné de bons résultats. Quelques beaux bouts de bois blanchis par le sel qui seraient doux quand ils seraient bien secs, quelques pots de morceaux de verre polis pour les mosaïques, quelques brassées de petits coquillages qu'elle classait par couleur, une vieille clé, une chaussure à talon verte et une boite de sardines fermée.

Heureusement, il faisait beau et toutes ses trouvailles séchaient sur les bords des fenêtres de la petite maison blanche. L'odeur un peu écoeurante des algues et des poissons décomposés s'en dégageait mais elle l'aimait, mémoire de son enfance estivale sur les plages du Sénégal.

Elle arrivait vers la zone de rochers qu'elle avait repérée deux jours plus tôt. Les creux étaient de magnifiques pièges qui retenaient les objets de sa convoitise.

Avant, elle allait au plus près, en droite ligne de la maison, mais le sable avait moins de mains pour garder les trésors.

Alors elle avait poussé un peu plus au nord et le lendemain un peu plus au sud et elle avait fini par trouver une petite crique piquée de rochers, déserte et peu engageante pour les baigneurs, et elle y avait trouvé la chaussure verte qui stimulait tant son imagination.

Elle franchit la première ligne dressée comme une sentinelle. Ses sandales en plastique lui permettaient de ne pas glisser mais elle sentait parfois une pointe plus vive s'enfoncer dans la plante de son pied.

Il y avait ensuite une série de rochers moins hauts, moins serrés, avec de petits creux de sable où la mer n'arrivait pas dans les marées courantes mais qui devaient être submergés au cours des grandes marées.

Et là, alors qu'elle regardait la mer qui descendait doucement au-delà des rochers, son regard fut attiré par un coquillage merveilleux, tout à fait improbable en ces lieux. Il était clair et piqueté de taches rousses, la lèvre hérissée de pointes beiges en rayons inclinés. L'intérieur velouté d'une nacre sombre happait son attention. Elle le sentit et retrouva une vague épicée qui lui était familière et ne put s'empêcher, comme les enfants, de le mettre à l'oreille pour savoir de quelle mer il rapportait le chant.

A ce moment, sa tête se mit à tourner et elle sentit un mouvement de son corps, involontaire, incontrôlable, qu'elle ne comprenait pas. Les rochers se mirent à grandir et elle leva la main sous leur menace. La vérité lui apparut dans les grains de sable gigantesques qui l'entouraient : elle avait rapetissé sans lâcher le coquillage. Elle était maintenant minuscule.

 

"Ombre et rocher" - Alexandre Koening

texte écrit à partir d'un exercice proposé
par la
communauté "écriture ludique"

 

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