Encyclie
Encyclie. Nom féminin.
Nom donné aux ronds qui se forment dans l'eau quand on y jette un corps

Encyclie. Nom féminin.
Nom donné aux ronds qui se forment dans l'eau quand on y jette un corps

Il était très tôt et le canal n'avait pas ôté son écharpe de brume. Elle-même avait eu du mal à enfiler son cuissard noir. L'idée d'avoir les jambes nues l'avait fait frémir même si elle savait que le froid l'oublierait aux premiers mouvements. Elle épaula son skiff et sans vaciller alla jusqu'au ponton, sur lequel elle avait déjà posé ses pelles. Elle le retourna avec aisance sur l'eau, geste si souvent répété depuis qu'elle préparait les championnats de France. Il lui fallait ramer tous les matins avant d'aller travailler pour avaler les kilomètres nécessaires à son maintien au meilleur niveau. Elle accrocha ses pelles dans les dames de nage, posa un pied dans le bateau et poussa de l'autre sur le bord du ponton pour éloigner son bateau tout en s'asseyant sur la coulisse. C'était chaque jour une douceur de se lancer sur l'eau paisible de l'aube, de ne créer qu'un tout petit trou dans l'eau quand les pelles attaquaient la surface, et de se sentir alors aussi légère qu'une araignée d'eau.
Le canal n'était pas très large et elle frôlait la rive gauche à l'aller. Parfois un rat filait sur le bord à son passage, agitant les roseaux de son battement de queue. Plus rarement les cygnes la surprenaient par leur masse blanche jaillissant dans son champ de vision par le côté.
Mais progressivement, elle oubliait le décor, qui se maintenait pourtant dans la paix de sa respiration, pour se concentrer sur sa technique, elle allongeait le mouvement, jouant de la puissance de sa poussée sur les cale-pieds. Son équilibre n'avait aucune défaillance, l'attaque dans l'eau était propre. Elle ne voyait pas où elle allait bien entendu, mais elle sentait les bords et se maintenait à distance régulière.
Au loin, la vie naissante grignotait le silence.
Elle cadençait maintenant, par volonté de monter au maximum de sa vitesse, dans une poussée de la pulsation cardiaque qui contrastait avec l'indolence de l'eau, mais sans perdre son allonge. Le bouillon des pelles était plus sonore, plus rythmique, petite révolte régulière contre le courant.
Elle s'efforçait de tenir au sommet plus longtemps que la veille quand le coup de feu claqua, venu de la rive la plus éloignée. En même temps qu'elle vit un beau colvert s'envoler dans un battement d'ailes lourd, elle sentit son corps piqué en toutes parts d'aiguilles rouges et lâcha une de ses pelles tandis que l'autre s'enfonçait dans l'eau. Sa main droite se porta à son visage ensanglanté tandis que le bateau chavirait.
Quinze minutes plus tard, François, qui venait s'entrainer, vit passer devant le ponton un skiff retourné.

(exercice 59) sur une proposition de Michel
de la communauté Ecriture Ludique
Après chaque séance, le rituel reprenait. Elle rentrait chez elle, fermait la porte et posait ses affaires sur la table de la cuisine. Puis elle tirait une chaise près de la commode et se postait en face du bocal. Le poisson rouge faisait mine de ne pas la remarquer, mais il ne tournait plus de la même manière.
Elle croisait parfois son regard nacré grossi par la paroi et l'eau. Elle ruminait alors tout ce que son analyste avait tiré d'elle par cette même présence silencieuse. Elle s'était même essayé à parler au poisson qui frémissait peut-être à certains sons, qui faisait un tour rapide propulsé par une ondulation sèche quand elle haussait le ton, et qui continuait sa vie en attendant sa nourriture. Au moins le poisson n'écrivait-il rien et ne toussait-il pas au moment le plus intolérable du silence.
Elle percevait parfois le petit claquement de sa bouche avide à la surface de l'eau ou l'infime éclatement d'une bulle. Elle avait un jour frappé du plat de la main sur le plateau de la commode pour le faire sursauter alors qu'il était inattentif. Il avait mis quelques minutes à reprendre son rythme.
Tandis que le poisson nageait, elle pensait :
- ... j'ai bien fait de lui dire ça, mais je suis sûre qu'il n'a rien compris. Quelle tête est-ce qu'il a pu faire quand j'ai parlé des anges... c'est vrai que je les sens passer, j'y peux rien... bon les libellules en plus...
D'ailleurs le poisson et son bocal, c'était cet amant qui l'avait incitée à entreprendre une thérapie qui les lui avait offerts. Il les lui avait apportés dans un vieux carton à chapeau entouré d'une ficelle. Il avait dit: « J'ai pensé à un poisson hier en regardant ta bouche maquillée », et il l'avait aussitôt embrassée.
Plus tard il était parti mais elle avait gardé le poisson et le psy. Elle changeait l'eau un peu moins souvent. Ca l'amusait un peu de ne plus le voir net dans l'eau trouble, et aussi quand elle pleurait. Un jour, elle revint de sa séance, le poisson flottait, ventre en l'air, décoloré par endroits. Elle pensa:
- De toute façon, les poissons rouges, ça meurt toujours d'inattention. Elle haussa les épaules et décida d'arrêter son analyse.
