Ce serait près d’un hublot dans le grondement des moteurs, les bruits non identifiés qui en effraient plus d’un, les panneaux des ailes changeant de position.
Je serais parfois seule, parfois avec mon fils, parfois avec une amie, parfois avec un amoureux.
J'aurais oublié les annonces du personnel et ce vilain plastique tout autour. J'aurais oublié mes genoux qui touchent le siège de devant.
Je serais toute à ma joie des départs, des retours, des aventures, des retrouvailles. Je serais aussi à ma joie de faire découvrir à mon fils le bonheur du voyage tant et tant qu'il deviendrait plus voyageur que moi.
Je serais indifférente aux angoisses visibles d'autres passagers, à la main blanchie d'une voisine qui agrippe celle de son mari.
Ce serait ce jour, hier et à chaque fois, par tous les temps, de jour comme de nuit.
Je serais en tension, en attente, les sens gommés par le déchaînement mécanique. Ce serait unique à chaque fois et oublié en même temps. Je penserais parfois à la mort, à l'accident, sans inquiétude me disant que ce ne serait pas la pire.
Et le roulement se ferait plus rapide le son des moteurs tirant sur l'aigu. Et l'horizontale disparaîtrait de mon cerveau, le corps changerait de densité tandis que les roues quitteraient la piste, comme aspirée par le sol qui s'éloigne. La terre la vie rapetisserait autant que mon bonheur grandirait. Comme dans la baie de Hong Kong en pleine nuit, je verrais les bateaux de venir points étoilés, les îles devenir des rochers piqués de lumière. Ou en partant vers le nord, je verrais briller les miroirs des étangs de la Dombes.
Je serais partie, pour où, peu importe, les nuages apparaîtraient et leur soleil permanent et alors je retrouverais l'avion et ses gens.
Sur l’avenue Mohamed V, la boutique force le respect. C’est notable, cette famille de la grande bourgeoisie de Fès a posé son histoire, son savoir-faire et sa réputation dans ce bâtiment moderne ; enfin qui fut moderne.
Les étoffes s’enroulent, s’écoulent s’étalent dans les vitrines. Les roses brillent sur le taffetas des caftans. Et, quand on entre, les coussins rivalisent avec les canapés, les tapis en comptent aux comptoirs. Abondance, luxuriance des soies qui ont orné les palais royaux.
On touche, on tâte, on caresse, on projette le tissu dans son propre environnement, présomptueusement.
Les vendeurs roucoulent, flattent et forcent les clients, tout en rondeur.
Mais au bout du luxe, il y a une petite porte qui mène à la salle des métiers anciens, jacquards manuels en bois,
où un vieux tisseur est toujours prêt à vous montrer ses gestes. Pied, mains, oeil, tout s’active pour créer le mètre suivant du brocard classique.
Les lignes sont nettes : trame, chaine, contrepoids, châssis, plis des cartes perforées, seuls les traits du
vieux sont brouillés, emmêlés. Mais ses gestes sont droits, fermes. Il domine sa machine, mais il s’y plie également.
La navette glisse, le peigne claque, les pédales clappent, les cartes défilent, les perforations commandent. Lui
l’accepte et les guide.
Moi je le regarde sans mot dire et, après quelques minutes, bercée par le chant des chocs, je les imagine, lui et le métier, comme un centaure mécanique, mi-homme, mi-machine, fondus l’un dans l’autre, comme nés pour s’enchaîner.
La route sinueuse bordait la rivière qui coulait agitée en contrebas. Nous venions de passer la forêt de feuillus, assez dense et sombre et nous commencions à voir la lumière, les sommets et quelques conifères. La prairie verte de printemps s’étalait sur les pentes et quelques fleurs jetaient de la couleur. Le ciel était bleu et nappait les flancs dégarnis de la haute montagne au loin.
Au détour d’un virage, nous aperçûmes la ferme qui disparut sitôt la courbe suivante amorcée. C’était là que nous allions, comptant sur la pureté de l’air et la sérénité du silence, pour oublier.
Parfois, un grand rapace survolait la voiture, fallait-il y voir un signe ?
Soudain, il apparut dans le rétroviseur, près, trop près, le camping-car des italiens.
Comment était-ce possible ? Nous pensions les avoir tous laissé dans la crevasse au bas du Pouquet. La glissade, nous n’en étions pas responsables, et je dirais même, pas coupables.
Le mari avait le premier lâché le filin, le pied ripant sur le premier échelon ; sa femme juste derrière lui avait été entrainée par sa chute. Nous les avions entendu crier, bouler, rebondir, puis plus rien.
Sébastien, qui était le dernier et sur un passage un peu plus confortable avait tenté de se pencher pour voir où ils étaient tombés mais impossible de voir quoi que ce soit sans tomber soi-même. Et nous connaissions la crevasse au pied de la falaise.
Leur ami, dans l’émotion s’était mis à parler en italien, gémissant et hurlant tour à tour. On comprenait vaguement qu’il parlait de téléphone, mais nous, nous étions là pour un mois de vacances, tranquilles, sans événement. Si on prévenait les secours, ce serait beaucoup de tracas, de questions et, de toutes façons, ils n’avaient pas pu survivre à une telle dégringolade. Le problème était que l’ami ne voyait pas le présent de la même façon, et encore moins le futur.
Il sortit son téléphone pour composer un numéro d’urgence. Je lui pris l’appareil, lui expliquant que je connaissais le numéro du PGHM qui viendrait plus vite s’il était prévenu directement. Mais je l‘échappai et il tomba vingt mètres plus bas sur un petit promontoire. Il me fixa, pétrifié.
Echangeant un regard que toutes les hypothèses traversaient, Sébastien et moi fîmes alors demi-tour, pour redescendre. Nous savions qu’il ne nous suivrait pas, qu’il essaierait d’atteindre le téléphone, ce qui était extrêmement risqué, surtout avec son poids. S’il réussissait, le temps que les secours arrivent, nous serions déjà loin. Comment pourrait-il prouver que nous étions là ? Personne ne nous avait vu partir ensemble à l’aube. Les itinéraires de rando étaient nombreux et nous savions que le nôtre rejoignait un autre sentier qui contournait le Lauzet et revenait de l’autre côté du village. Il suffisait de passer un coup de fil pour être localisé loin du Pouquet. On en profiterait pour prendre des nouvelles de ma mère. Et s’il n’arrivait pas à attraper le téléphone, il était fort possible qu’il rejoigne ses amis dans la crevasse.
Nous arrivâmes sans difficultés à l’hôtel, après une descente au pas de course. Fallait-il partir tout de suite ? Nous décidâmes de rester pour ne pas éveiller de soupçons et nous rendîmes au bar où, au comptoir, nous commentâmes à voix haute notre pseudo itinéraire. Le serveur nous écoutait visiblement, et serait un témoin hors pair.
Rien ne se passa le soir, pas de retour de marcheur, pas d’affolement, aucune alerte, aucun gendarme.
Le lendemain, nous primes la route vers 9h30 après une nuit tout de même un peu courte. Nous avions conclu qu’il n’avait pas attrapé le téléphone et que nous pouvions rejoindre la ferme où il serait difficile de nous trouver et, enfin, passer de vraies vacances.
Pourtant, rien ne pouvait empêcher le souvenir de la rencontre avec les Italiens.
Dans le grand salon de l’hôtel des Pins, tout en haut de la station, nous nous étions retrouvés, Antonio, Sylvia, Alberto et nous deux. Après la soirée dans la boite de nuit où nous avions sympathisé, nous avions convenu de nous retrouver le lendemain pour préparer une randonnée commune.
C’est donc autour d’un verre, à l’heure de l’apéritif, que nous avons envisagé le point d’arrivée au refuge du Gontrand, avec une redescente le lendemain. Sept heures de marche, presque 900 mètres de dénivelé et un passage par la via ferrata du Pouquet. Un itinéraire sportif, mais nous connaissions tous la région. Eux venaient chaque année et nous avions grandi ici. Mais nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant.
Maudite rencontre… Pourquoi cette année-là ?
Nous, les multicolores au ventre d’hélium, nous vous avons vu passer, tous, ce jour-là. Vous êtes venus par deux, par vingt, par époque, par loisir faire des photos parmi nous. Peu d’entre vous ont résisté à l’envie de nous tirer par la ficelle. Nous dansions au gré de vos mouvements, de vos humeurs. Nous avons entendu les musiciens, les éclats de voix et de rire. Nous avons vu les yeux humides de c eux qui savaient se retrouver pour la dernière fois. Quatre-vingts ans, c’est du temps derrière soi, les années suivantes nous l’ont prouvé.
D’ailleurs parmi nous aussi il y a eu des pertes : Nœud mal fait, dégonflage, frottements sur le pisé, rares enfants nous emportant … Nous avons entendu trinquer les verres et les ans, trinquer les souvenirs saillants ou estompés, trinquer les liens maintenus ou réinventés. Nous avons vu trois enfants, trois petits enfants, des sœurs, des frères, des neveux, des nièces, heureux de vous entourer une fois encore, de croire qu’il y en aurait d’autres. Nous savions que les enfants avaient tout organisé, longuement, avec l’obstination de ceux qui savent le précieux de l’instant. Nous avons dansé comme vous, vibré comme vous, nos couleurs communicatives pour vos sentiments. Vous nous avez touchés comme vous vous touchiez pour saisir cet instant de gaité et d’oubli. Nous les ballons, nous avons aimé être de votre fête.
Il m’a fait entrer après un couplet de précautions : le danger, la chaleur, la fragilité. Puis il a ajusté la puissance du four, domptant le rougeoiement, Une première poste a nappé l’embout de l’outil, lumineuse, sans couleur annoncée. Il a empoigné la canne, son bâton de majorette, avec habileté. Rouler, rouler pour donner la base, la direction. Balancer la canne, pour s’aider de la pesanteur. Et, à l’autre bout, il souffle, faisant naitre une bulle en expansion, et bouche la canne de son pouce. L’air va faire son œuvre sans lui. Il me dit les mots, tout en travaillant. La poste se glisse dans la mailloche en bois et il tourne, tourne. Les outils saisissent la matière fondue. Il coupe là, tire ici, pince, souffle encore ; des gestes clairs, volontaires, précis. Il réchauffe la pièce dans le four. Il la roule dans la potasse. Avait-il déjà fait cette forme ou se laissait-il guider par la dictature de la température, par l’humeur de son matin ou par son imagination ? Il remet de la matière fondue sur le verre formé, il souffle encore, faisant naitre une nouvelle partie, abdomen transparent. Il pique, tire, dirige les filaments. Il dépose un pigment, le chauffe. Il parait ne penser à rien d’autre qu’à guider le verre, cette fois jaune. Son visage perlé de sueur est éclairé par la lueur du four dans l’atelier si chaud mais sombre, comme si la seule lumière devait jaillir du verre. Il n’a pas l’air surpris de l’émergence des arrondis, des picots, des coulures, il souffle, il façonne. Rien ne casse, tout s’étire, s’effile. Et quand il a terminé sa pièce, il tranche, la sépare, presque soulagé, de la canne et la pose sur une sellette devant le four. Les couleurs explosent alors, leurs fondus, leurs petites bulles. Il relève la tête, fier de l’art au bout de ses poumons.